Falsification : comment on a tenté d’arracher l'Égypte à l'Afrique


L'Égypte pharaonique constitue un paradoxe historiographique.  Géographiquement africaine, baignée par le Nil dont les sources se situent au cœur du continent, culturellement et anthropologiquement liée à la vallée du Nil et au Sahara, elle a été durablement traitée par l'historiographie occidentale comme une civilisation extra-africaine. Cette délocalisation symbolique ne relève pas d'une simple imprécision géographique, mais d'une entreprise systématique de reclassification raciale et culturelle dont il convient d'interroger les fondements, les mécanismes et les finalités.

Dès l'Antiquité, le témoignage des auteurs grecs est sans ambiguïté. Hérodote, au 5e siècle av J.C, décrit les Égyptiens comme melanchroes et oulotriches - noirs de peau et crépus de cheveux. Volney, à la fin du 18e siècle, à son retour d'Égypte, s'étonne encore de voir une population copte aux traits négroïdes avoir produit une telle grandeur. Ce consensus ancien va se fissurer à partir du tournant du 19e siècle, au moment précis où se consolident deux phénomènes concomitants : l'essor de l'égyptologie en tant que discipline académique et la justification scientifique de l'entreprise coloniale.

Pour justifier intellectuellement et moralement l’asservissement du monde noir, l’Occident impérialiste décrète que le Noir est un être « sans histoire », dépourvu de civilisation, incapable d'abstraction scientifique ou artistique. Voltaire parle de « race bâtarde », Hegel écrit que l’Afrique est « ensevelie dans la couleur noire de la nuit », Gobineau hiérarchise les Noirs au bas de l’échelle raciale. Mais un obstacle majeur se dressait face à cette entreprise de déshumanisation : la civilisation de la Vallée du Nil.

L'Égypte antique (que l’occident redécouvrait à la faveur de l’émergence de l’égyptologie) avec ses pyramides colossales, sa maîtrise de la géométrie, de la médecine, de l'astronomie et des arts, était largement reconnue comme le berceau des sciences et de la philosophie. Accepter que cette grande civilisation fût l'œuvre de populations nègres aurait ruiné toute la construction idéologique de la suprématie raciale.

La question qui se posait alors à l'Europe n'était plus seulement archéologique, mais idéologique. Comment concilier l'évidence d'une haute civilisation africaine multimillénaire avec le paradigme alors dominant de l'infériorité africaine, formalisé par l'anthropologie physique naissante ? La réponse apportée par l'école égyptologique classique, de Johann Friedrich Blumenbach à Samuel George Morton, puis Flinders Petrie et George Andrew Reisner, a consisté à opérer une dissociation. Elle a postulé l'existence d'une "race hamitique", caucasoïde et exogène, porteuse de civilisation, qui se serait implantée dans une Égypte vide de substance africaine. L'Égypte devenait ainsi une "civilisation méditerranéenne", "proche-orientale", voire "européenne avant l'heure", mais en aucun cas négro-africaine.

C’est ainsi qu’a été orchestrée la plus vaste falsification historiographique de tous les temps : l'amputation de l'Égypte de son continent naturel pour l'annexer artificiellement au monde occidental ou sémitique. Cette "falsification consciente de l'histoire" qui repose sur des procédés que le présent article expose a heureusement été dénoncée par l'historien sénégalais Cheikh Anta Diop.

Les mécanismes de la falsification

Le blanchiment des représentations iconographiques

Pour masquer la réalité de la négritude des égyptiens, les relevés du 19e siècle éclaircissent systématiquement les couleurs de peau. Lors des expéditions scientifiques (comme celle de Lepsius ou de Champollion le Jeune), les dessinateurs éclaircissent délibérément la peau des Égyptiens sur leurs planches de relevés, tout en accentuant les traits caricaturaux uniquement sur les Nubiens pour créer une fausse frontière raciale qui n'existait pas dans l'antiquité.

La planche 48 de Lepsius, qui reproduit la tombe de Ramsès III et montre Égyptiens et Nubiens peints de la même couleur noire, a été éclaircie dans les éditions européennes. De même, la table des nations dans la tombe de Séthi I illustrant quatre peuples distingués - Reth (Égyptien), Nehesu (Nubien), Aamu (Asiatique), Themehu (Libyen), a vu la représentation du type égyptien être blanchie dans les manuels.

Les égyptiens se représentaient en noir. Tombe de Ramsès III

Si le cas général de cette falsification est connu, un objet à lui seul résume toute la logique : le buste de Néfertiti. Mis à jour le 06 décembre 1912 par l’archéologue allemand Ludwig Borchardt et aujourd’hui exposé au Neues Museum de Berlin comme l’incarnation de la beauté universelle, ce buste est l’une des œuvres d’art les plus célèbres de l’égyptologie. Mais selon une thèse très documentée, ce buste n’est ni plus ni moins qu’une supercherie.

En effet, en 2009 l’historien de l’art suisse Henri Stierlin relance dans un livre la thèse explosive déjà émise par l’égyptologue Rolf Krauss : le buste est un faux fabriqué en 1912 à la demande de l’archéologue Ludwig Borchardt. Sterlin et d’autres pointent du doigt la coupe verticale des épaules, l’absence de l’œil gauche non sculpté, et un style esthétique rappelant l’art nouveau du début du 20e siècle, avec des pigments trop bien conservés pour avoir passé 3400 ans sous les décombres, plutôt que l’Egypte antique.

faux buste de Néfertiti

Le Neues Museum a refusé jusqu’en 2023 toute analyse chimique invasive du noyau, se contentant d’un scanner qui ne peut prouver l’ancienneté de la sculpture. Dans tous les cas, ce buste accomplit la même fonction idéologique : présenter une Egypte blanche, une reine africaine à la peau blanche. La vraie Néfertiti dont les momies montrent des traits tout autres, a été remplacée par supercherie berlinoise. C’est la falsification esthétique par excellence. L’un des symboles de cette falsification esthétique est l’évocation des perruques en lieu et place des tresses africaines pourtant clairement reconnaissables sur les statues égyptiennes.

Le même exercice de blanchiment est également opéré sur les dessins picturaux, les peintures murales et les statuettes, sous le couvert de la restauration.

Le vandalisme des statues : Le mystère des « nez cassés »

C’est la plus emblématique des falsifications. Lorsque l'on parcourt les salles égyptiennes du musée du Louvre, du British Museum, du musée du Caire ou les temples de Louxor et d'Abon Simbel, une anomalie physique saute aux yeux de tout observateur attentif : une proportion écrasante de statues pharaoniques présente un nez méthodiquement sectionné ou martelé. 


Pendant longtemps, l'égyptologie officielle a prétexté l'usure naturelle du temps, les chutes d'objets, iconoclasme chrétien ou musulman qui voulait empêcher la statue de respirer, ou les érosions climatiques, pour expliquer ce phénomène. Mais la physique et l'archéologie démontrent le contraire. Le nez est certes une partie saillante, mais les cassures naturelles produisent des fissures irrégulières sur l'ensemble du visage (menton, oreilles, front). Or, sur des centaines de bustes, seul le nez a été ciblé avec une précision chirurgicale. Et chose curieuse, les oreilles, les mentons restent intacts. Seul le nez - et parfois les lèvres - marqueur racial central, est ciblé.

Le Sphinx de Gizeh, avec ses traits négroïdes et...son nez brisé

Pourquoi les statues peintes gardent leur couleur noire/rouge-brun foncé quand le nez manque ? Pourquoi le Sphinx de Gizeh, qui a gardé son visage malgré des millénaires de sable, a le nez arraché alors que le Némès royal est intact ?

C’est une mutilation intentionnelle, organisée depuis le début du 19e siècle. L’objectif est d’empêcher de voir les traits négroïdes évidents : nez épaté, lèvres charnues, pommettes larges. Les nez larges, épatés et prognathes étaient les marqueurs physiques indiscutables de la morphologie négro-africaine. 

Volney en 1787 avant les mutilations massives écrivait devant le Sphinx : « En voyant la tête du Sphinx, je fus frappé de la figure nègre… le nez épaté, les lèvres épaisses, je me rappelai ce trait remarquable d’Hérodote qui dit que les Égyptiens sont des Noirs. »

En brisant le nez, les conquérants successifs, les profanateurs et certains explorateurs coloniaux cherchaient à défigurer la statue pour rendre son appartenance raciale ambiguë ou indéterminable. Un visage d'empereur ou de reine pharaonique dont on a retiré le nez et lissé les lèvres devient beaucoup plus facile à présenter au grand public comme "méditerranéen" ou "caucasien".

La falsification du mot Kemet et l’effacement des témoignages antiques

Les Égyptiens appelaient leur pays « kmt » (prononcé Kemet). Pendant des décennies, les égyptologues eurocentristes ont prétendu que le mot Kmt désignait uniquement la « terre noire » de la vallée du Nil, fertilisée par le limon du fleuve, par opposition à la « terre rouge » du désert (Desheret).

Pourtant comme l’a démontré Anta Diop, Kemet veut dire « pays des Noirs », et non pas « terre noire ». On a voulu jouer sur une ambiguïté supposée pour effacer l’autodésignation raciale. Lorsqu’on parle du pays des Blancs on ne fait pas référence à la couleur de la neige, mais bien à la couleur de peau des habitants.

D’autre part, les témoignages des contemporains des égyptiens affirmant sans ambages la négritude de ces derniers sont très souvent minimisés, sous-estimés ou nuancés, au profit des idéologies de ceux qui inventent des légendes 2000 ans plus tard.

Le conditionnement dans les manuels scolaires et la propagande cinématographique et médiatique

Pendant plus d'un siècle, les programmes scolaires occidentaux et coloniaux ont diffusé une cartographie mentale falsifiée. Les manuels scolaires ont longtemps présenté l'Égypte dans le chapitre du "Proche-Orient antique" ou du "Monde méditerranéen", coupant géographiquement et culturellement l'Égypte du reste du continent africain. Lorsque les livres d'histoire illustraient la civilisation pharaonique, ils choisissaient systématiquement les rares portraits de la période tardive (Ptolémaïque ou Romaine, époques où l'Égypte avait été envahie par les Grecs et les Romains) pour faire croire que la population d'origine était blanche ou asiatique.

Ce déni culminera dans la théorie du "Blanc à la peau noire " : Jean Vercoutter, éminent égyptologue français, soutiendra que les habitants de l'Égypte ancienne étaient « blancs, même si leur pigmentation était sombre, voire noire ».

Hollywood et les documentaires de masse ont perpétué cette falsification en attribuant systématiquement les rôles des pharaons (Cléopâtre, Ramsès, Toutânkhamon) à des acteurs euro-américains aux peaux claires, ancrant dans le subconscient collectif mondial l'image d'une Égypte blanche.

A gauche, les acteurs du film hollywoodien. A droite, la statue authentique du Pharaon Toutankhamon

scènes du film "Exodus"

La mise en échec de l’idéologie suprémaciste : la restitution de l’Egypte à son berceau africain

En 1954, dans Nations nègres et culture, Cheikh Anta Diop déconstruit tout ce paradigme idéologique eurocentré de la falsification consciente et éhontée. Il démontre par une méthode pluridisciplinaire que les égyptiens étaient noirs. Son collègue Théophile Obenga démontrera plus tard la parenté grammaticale directe entre l’égyptien ancien et les langues négro-africaines.

Le point d’orgue est le colloque du Caire organisé par l’Unesco en 1974. Face aux plus grands égyptologues mondiaux, Diop et Obenga mettent en déroute les arguments pseudo scientifiques. Dans la conclusion générale du rapport, il est noté que : « La très minutieuse préparation des interventions des professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga n’a pas eu, malgré les précisions contenues dans le document de travail préparatoire de l’Unesco, une contrepartie toujours égale. Il s’en est suivi un réel déséquilibre dans les discussions. » (Actes du colloque, p.30).

Cheikh Anta Diop (à droite) démontrant les parentés linguistiques entre l'égyptien ancien et le Wolof au colloque du Caire

Le rapport final, longtemps occulté, est clair : la majorité des experts reconnait que la population de l’Egypte pharaonique était autochtone, nilotique, et que l’Egypte était africaine. Le désaccord ne porte plus sur l’africanité, mais sur le degré de pigmentation.


En conclusion, vouloir arracher l’Egypte à l’Afrique n’a jamais été une simple erreur d’interprétation. Ce fut une nécessité idéologique. Il fallait qu’une civilisation aussi prestigieuse ne puisse pas être noire, pour que la domination coloniale puisse se penser comme naturelle. L’égyptologie, discipline étymologiquement biaisée parce qu’eurocentrée à l’origine, a procédé au blanchiment des auteurs des monuments, des pyramides, des momifications. Comme l’écrit Diop, l’Occident a flanqué devant nos yeux une civilisation dont nous sommes les créateurs.

Il est à noter que ce blanchiment de l’Égypte n’est pas une affaire révolue, une affaire du passé, comme si la négritude des égyptiens était universellement acceptée aujourd’hui. Dans les milieux scientifiques occidentaux et auprès du grand public occidental le déni persiste toujours, que ce soit de bonne foi (par la propagande dont ils sont nourris) ou de mauvaise foi c’est-à-dire en toute connaissance de cause, par pure idéologie raciste. Le déni va même jusqu’à l’évocation des extraterrestres comme prétendument auteurs des exploits égyptiens.

Mais le plus important est l’idée que les africains se font de leur civilisation ancestrale, car l’objectif n’est pas d’attendre ou de rechercher une validation occidentale, mais d’arracher son patrimoine historique et culturel. 

Reprendre l’Égypte ce n’est pas du passéisme. C’est restaurer la conscience historique, c’est poser la base psychologique sans laquelle aucune renaissance, aucun État fédéral africain, aucune souveraineté scientifique n’est possible


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