L’Afrique doit changer de système de gouvernance - le piège de la démocratie libérale
Depuis le début des années 1990, une grande partie du continent a connu une ouverture politique marquée par l’adoption des institutions de la démocratie libérale : le retour au multipartisme, la multiplication des élections et l’adoption de nouvelles constitutions. Cette évolution a constitué une rupture importante avec les régimes de parti unique et les systèmes militaires qui avaient dominé de nombreux pays après les indépendances.
Elle a aussi fait naître un espoir : celui de voir la compétition électorale, la liberté politique et l’alternance favoriser l’émergence de dirigeants responsables, la transparence de l’action publique et le développement.
Or, plusieurs décennies plus tard, le bilan reste négatif. Si dans certains pays, les élections ont permis plusieurs alternances tandis que dans d’autres, la gouvernance reste marquée par le "règne éternel", il reste néanmoins comme trait commun que tous les pays africains pataugent toujours dans le marécage du sous-développement et du néocolonialisme.
Le multipartisme a coexisté avec des administrations peu efficaces, une justice vulnérable aux pressions, des réseaux de clientélisme et une concentration du pouvoir autour de personnalités ou de groupes politiques. Des institutions ont été utilisées pour préserver des intérêts particuliers plutôt que pour transformer les structures économiques et sociales.
Le problème de l’Afrique est-il seulement celui des dirigeants, ou celui du système qui les porte au pouvoir, les entretient et les empêche de servir l’intérêt général ? Car aucun système politique n'est neutre. Tout système est le produit d'une histoire culturelle. La démocratie libérale, née de la Grèce antique, de la Révolution française et du libéralisme anglo-saxon, porte en elle une conception conflictuelle du pouvoir comme rapport de forces, lutte d'intérêts, compétition. Cette conception s'oppose frontalement à la conception africaine classique du pouvoir comme service, comme gardiennage de l'harmonie (Maât), comme fonction sacrée. C’est pourquoi il importe de changer de paradigme.
La démocratie libérale :
limites d’un dogme et faillite systémique
Le piège de la démocratie libérale réside dans la croyance qu'il n'existerait qu'une seule voie vers le progrès. pourtant la démocratie libérale recèle de graves imperfections.
Les impasses de la démocratie libérale
L’élection comme fin en soi et la popularité comme
pivot : la sélection adverse et l’illusion de la souveraineté populaire.
La démocratie est un système politique régi par la
compétition électorale. La vie politique gravite en permanence autour de la
conquête et de la consolidation de l’électorat. Les politiques publiques et la vie
nationale sont définies et rythmées par les cycles électoraux.
Et au cœur de ce système électoraliste, la popularité : est élu celui qui a récolté le plus grand nombre de suffrages ; a récolté le plus grand nombre de suffrages celui qui a été le plus populaire. Anthony Downs (1957) formalise cette idée : les partis sont des entrepreneurs qui offrent des politiques pour maximiser des votes, les électeurs sont des consommateurs qui votent pour maximiser leur utilité. Cette analogie marchande est centrale.
Or, le mécanisme de la popularité favorise la sélection adverse. Il tend à porter en triomphe les médiocres, les corrompus, les sulfureux c’est-à-dire les mégalomanes, les jet-setteurs, les démagogues, les beaux parleurs. Ceci est d’autant plus si la population manque de culture et de conscience politiques, et est plus portée vers le divertissement. Ainsi, un candidat au discours technocrate sera trouvé ennuyant face à un candidat aux allures de star et au discours populiste. C’est pourquoi les stratégies électorales, devenues une véritable science et une profession, se focalisent davantage sur la forme plutôt que sur le fond des campagnes.
Et même une population politiquement consciencieuse n’est pas à l’abri d’une entourloupe, une popularité pouvant être artificiellement fabriquée en recourant aux instruments de manipulation de masse que sont : la propagande médiatique (surtout dans les pays occidentaux où les médias exercent une véritable influence sur les masses, comparable à la prégnance exercée par les pasteurs sur les fidèles en Afrique. C’est pourquoi on les y qualifie de 4e pouvoir) en faveur d’un candidat ou en défaveur d’un autre, la manipulation des sondages, l’achat des consciences.
Dans ce contexte, les patrons de médias, les hommes d’affaires, les patrons de banque se positionnent comme les véritables faiseurs de rois en se constituant comme passage obligé ou déterminant pour tout politicien ambitieux. En effet, le fonctionnement du système démocratique rend indispensable le financement des partis politique par une bourgeoisie industrielle ; une campagne électorale coûte chère. Ce financement n’est en réalité qu’un investissement dont le retour est escompté. La démocratie libérale est indissociable du capitalisme.
La souveraineté populaire n’est donc en réalité qu’une illusion dans la mesure où le peuple est conditionné par les médias, par les sondages, par une vaste campagne intensive et de proximité à voter en faveur du candidat qui aura reçu l’onction des lobbies et des réseaux d’affaires. Robert Dahl (1971) l’a compris : la démocratie réelle n'est jamais le pouvoir du peuple, mais la compétition entre élites organisées devant un électorat passif.
Les lobbies deviennent également, une fois leur poulain porté au pouvoir, les véritables détenteurs du pouvoir, avec un président leur servant de marionnette. On parle alors du "Deep State", c’est-à-dire l’Etat profond, ces hommes de l’ombre qui dictent, dans leur intérêt, les décisions économiques, les réformes législatives, et les orientations diplomatiques (guerre, invasion etc.).
La démocratie électoraliste constitue un mécanisme de sélection des élites, non un idéal de participation populaire. Le peuple ne gouverne pas. Il choisit qui le gouvernera parmi une offre présélectionnée.
40 ans de démocratie en
Afrique. Quel bilan ?
Sur le papier, la quasi-totalité des Etats d’Afrique noire
affichent les symboles de la démocratie moderne : séparation formelle des
pouvoirs, élections à suffrage universels, cours constitutionnelles et
déclarations solennelles des droits fondamentaux.
Pourtant, le constat sur le terrain est amer. L’Afrique
demeure le théâtre de crises politiques récurrentes, de révisions constitutionnelles
ad hominem, de confiscation de la souveraineté populaire et surtout d’une
déconnexion béante entre les élites dirigeantes et les aspirations réelles des
masses.
Le cycle infernal élection-crise-guerre
La base de données Uppsala Conflict Data Program (UCDP), la plus complète sur les guerres civiles, montre que sur 43 guerres civiles africaines entre 1990 et 2024, 31 (soit 72%) ont éclaté dans les 18 mois suivant une élection présidentielle contestée. Le mécanisme est toujours le même : Phase 1 : annonce des résultats contestés. Phase 2 : manifestations de l'opposition. Phase 3 : répression. Phase 4 : prise d'armes d'une partie de l'opposition soutenue par un voisin ou une puissance extérieure. Phase 5 : guerre civile ou coup d'État. Les exemples sont nombreux.
Côte d'Ivoire en 2010 : Laurent Gbagbo contre Alassane Ouattara, la Commission électorale proclame Ouattara, le Conseil constitutionnel proclame Gbagbo. Deux présidents. Intervention militaire française (Licorne) et onusienne. Bilan : 3 000 morts, 1 million de déplacés, dette multipliée par deux.
Kenya 2007 : Mwai Kibaki contre Raila Odinga. Fraudes alléguées. Violences ethniques : 1 200 morts, 600 000 déplacés. Médiation de Kofi Annan qui impose un gouvernement de coalition non prévu par la Constitution. La démocratie libérale a produit l'inverse de la stabilité.
RDC 2011-2018 : Joseph Kabila retarde les élections de deux ans, puis organise des élections à machines à voter controversées. Résultat : insurrections au Kasaï (3 000 morts), au Kivu (permanente).
Mali : après 20 ans de démocratie libérale exemplaire selon la Banque mondiale (1991-2012), le pays s'effondre en 2012 sous un coup d'État et une rébellion djihadiste. Pourquoi ? Parce que la démocratie libérale avait privatisé l'État, corrompu l'armée, et laissé le Nord sans administration.
La conclusion empirique est claire : dans les États faibles, l'élection libérale n'est pas un facteur de paix, c'est un facteur de guerre.
La constitution d’une bourgeoisie compradore
La démocratie libérale en Afrique a favorisé la constitution d’une élite politique rentière, compradore, extravertie, déconnectée des préoccupations des masses et indifférente à leurs aspirations de justice, de progrès et de bien-être.
Les ambitions pouvoiristes et le coût des campagnes présidentielles amènent les candidats à pactiser avec les milieux d’affaires libanais, chinois, et les diplomaties françaises et américaines. Le candidat élu devient comptable et rembourse en bradant les ressources et la souveraineté nationale. L'exemple du port de Douala concédé à Bolloré, du pétrole gabonais à Total, des mines de cobalt congolaises à Glencore est documenté.
L’obsession du maintien des privilèges et positions de rente a conduit à la clochardisation des masses et l’exploitation vicieuse de leur vulnérabilité à des fins politiciennes. Les campagnes électorales se résument pour l’essentiel à la distribution de denrées alimentaires de base (riz, savons, poissons, sardines, pain) et de ridicules billets de banque (1 000 FCFA, 2 000 FCFA). La population, vulnérable et analphabète politiquement, semble plutôt s’accommoder de ces méthodes d’achat de conscience qu’elle considère même comme des faveurs à son endroit.
Résultat : les parlements africains sont remplis de footballeurs à la retraite, de comédiens, de pasteurs, de musiciens, qui n'ont jamais lu une loi de finances. Ils votent ce que le président leur demande, contre une prime. L'exemple camerounais est éloquent : sur 180 députés, 80% n'ont jamais pris la parole en 5 ans de mandat (source : Assemblée nationale, 2020). Ils sont là pour lever la main.
Au plan social, Le modèle de démocratie multipartite importé de l’occident a accentué le repli identitaire ou communautaire par l’émergence des partis politiques à tendance ethnique et le vote tribal.
Le décalage est tel qu’un homme politique français avait déclaré que la démocratie est un luxe pour l’Afrique. En réalité ce décalage trouve sa racine dans une contradiction majeure : l’importation mécanique de systèmes de gouvernance conçus sous d’autres latitudes pour répondre à d’autres réalités historiques. D’où la nécessité d’une réforme totale.
Sortir de l’impasse démocratique pour refonder le pouvoir et
libérer le potentiel du continent
La question n'est donc pas : comment rendre la démocratie
libérale moins corrompue ? Mais : quel autre système produit moins de
corruption ? La réponse empirique est : les systèmes méritocratiques fermés
avec formation longue et contrôle moral permanent.
Les systèmes contrôlés :
leçon de souveraineté et de stabilité
Nous l’avons vu, la démocratie libérale présente un risque pour la souveraineté. À l’opposé, les systèmes fermés où le choix du chef se fait en interne par des cadres formés, comme en Chine, en Corée du Nord ou en Iran, sont nettement souverains, beaucoup plus difficile à infiltrer. Le président chinois est choisi par les cadres du parti communiste et non par un suffrage universel et direct. La Corée du Nord est une dynastie héréditaire. Le système iranien repose sur un Guide suprême choisi par un Conseil d'experts religieux, et un président élu mais contrôlé.
La diabolisation médiatique intense de ces pays, qualifiés de dictature par l’occident, tient à un rêve suprême : voir ces pays souverains et prospères s’ouvrir démocratiquement pour pouvoir enfin les infiltrer et les déstabiliser par l’instrumentalisation des candidats proxys. C’est cette méthode qui est vainement tentée en Russie depuis belle lurette, où Vladimir Poutine veille heureusement au grain.
D’autre part, contrairement aux systèmes démocratiques qui sont par essence corrompus et vecteurs de médiocrité, les systèmes contrôlés sont porteurs de performance, de rectitude et de stabilité.
La Chine est le cas le plus documenté. Le Parti communiste chinois (PCC) compte 98 millions de membres. Pour devenir cadre supérieur, il faut passer par un cursus de 20 à 30 ans :
- École du parti au niveau district : apprentissage du marxisme, de l'histoire chinoise, de la gestion.
- Gestion d'une commune de 10 000 habitants pendant 3 ans : résultats mesurés (pauvreté réduite ?).
- Gestion d'une ville de 1 million d'habitants.
- Gestion d'une province de 50 millions d'habitants.
- Arrivée au Comité central.
Aucun parachutage, aucun hasard, aucune campagne de 15 jours. Xi Jinping a géré 4 provinces pendant 20 ans avant de devenir président. La corruption est sanctionnée par la peine de mort, idem pour le trafic de drogue qui y est quasi inexistant. Résultat : de 1980 à 2020, la Chine a sorti 800 millions de personnes de l'extrême pauvreté (Banque mondiale), est devenue première puissance industrielle, a construit 40 000 km de TGV, a envoyé une station sur la Lune.
Le prix est certes la restriction des libertés d'expression. Mais pour un Chinois paysan de 1980 qui avait faim, la liberté de critiquer le gouvernement valait-elle plus que manger à sa faim et envoyer son fils à l'université ? Que valent les libertés individuelles lorsque celles-ci sont des facteurs susceptibles de saper la cohésion nationale et de compromettre la souveraineté du pays ? La question mérite d'être posée sans moralisme occidental.
Le modèle libéral occidental est-il préférable quand on sait que les malaises sociaux (syndicats, grèves des enseignants, des producteurs, des agriculteurs, des transporteurs, des gilets jaunes etc…), expressions de cette liberté, sont les conséquences de la corruption des élites… ? Un européen ne manifeste pas par plaisir, mais par mal-être. On ne saurait donc considérer cette liberté comme un privilège, ou un bien fait. Elle est plutôt un exutoire.
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| manifestations de collégiens en France, octobre 2026 |
L'Iran, malgré 40 ans de sanctions, maintient un État fonctionnel, une industrie militaire, un programme spatial, et une université qui forme des ingénieurs. Les Émirats arabes unis sont une monarchie absolue héréditaire, pourtant Dubaï est devenue hub mondial, avec une administration plus efficace que Paris. La Corée du nord est aujourd’hui une puissance militaire mondialement redoutée. Le point commun de tous ces pays est la limitation de la compétition ouverte, la valorisation de la compétence et de la continuité, le refus de laisser le pays devenir un marché aux enchères électorales.
Pour une architecture
politique endogène
Revenir à la philosophie africaine traditionnelle : la
royauté comme service sacré
En Afrique, la fonction du Pharaon est de maintenir la Maât
contre Isefet. Maât est un principe cosmique : Vérité, Justice, Équilibre,
Harmonie, Ordre. Le monde est chaos (Isefet).
Contrairement à l’absolutisme occidental, le Pharaon n'est pas un despote séculier. Il est Sa-Ra, fils du soleil, chargé de faire venir la crue du Nil, de rendre justice, de protéger les faibles. Il est le premier sujet de Maât. Ses titres sont : Aimé de Maât, Gardien de l'équilibre, Celui qui fait vivre le peuple.
La prospérité du royaume dépend de la capacité du Pharaon à
maintenir la Maât. S'il échoue, il n'est pas critiqué, il est destitué
rituellement. Dans certaines royautés africaines (Mossi, Shilluk), le roi qui
devient injuste est invité à se suicider rituellement. Le pouvoir est une
charge, pas un privilège. Le pouvoir est un service à rendre, sous peine de
mort cosmique.
Cette conception est à l'opposé de la conception libérale où le pouvoir est un butin à conquérir par compétition. Nos chefs actuels, formés à l'école occidentale et endoctrinés dans les loges ésotériques étrangères ont perdu ou n’ont jamais su le sens africain du pouvoir. Ils pensent que le pouvoir est pour s'enrichir, pour briller, pour écraser. Ils sont devenus malhonnêtes, méchants, destructeurs, car le système occidental le permet et même l'encourage. Ils s’abreuvent tous à Machiavel, ce pamphlet "satanique", symbole de l’absolutisme, du sadisme, du cynisme, de la mesquinerie du pouvoir à l’occidental.
La colonisation a brisé le système de Maât en désacralisant
le chef. De gardien de la Maât, il est devenu auxiliaire colonial, puis préfet,
puis politicien libéral. Il a perdu son âme. Il est devenu un administrateur
qui obéit à Paris, non un roi qui protège son peuple. C'est cette rupture que
nous devons réparer.
Encadrer l’accession au pouvoir
La fonction royale est une fonction tellement sacrée et importante qu’elle ne saurait être laissée aux mains de n’importe qui. Nos ancêtres l’avaient compris. La dévolution successorale du pouvoir n’a jamais été une régi par le vote populaire. Car la masse, majoritairement profane, risquait de conduire à des sélections adverses.
Chez les Ashanti (Ghana), le roi (Asantehene) est choisi par un collège de reines-mères (Ohemaa) et de chefs de lignages. Elles consultent les ancêtres, examinent les candidats depuis l'enfance : qui est courageux ? Qui connaît les plantes médicinales ? Qui sait écouter ? Qui a fait ses preuves à la chasse, à la guerre, à la palabre ?
Chez les Bamiléké (Cameroun), le chef (Fo) est choisi parmi
les fils du défunt chef par un Conseil des Neuf Notables (Kamveu). Ce conseil
est secret, initiatique. Il teste les candidats pendant des mois. Le futur chef
est initié dans la forêt sacrée (La'akam) pendant 9 semaines : il apprend
l'histoire, les secrets, le droit coutumier, la pharmacopée. À la sortie, il
n'est plus un homme ordinaire. Il est une institution.
Chez les Zoulous, le roi est choisi par les anciens
guerriers et les devins.
Dans tous ces systèmes, le futur roi est préparé depuis l'enfance. Il ne
devient jamais roi par accident, par hasard, par démagogie. Il devient roi
parce qu'il a été observé, formé, éprouvé pendant 20 ans.
La légitimité ne vient pas du nombre de voix, mais de l'adhésion au sacré. Le roi est légitime car il incarne les ancêtres, car il a été béni par les esprits. Le peuple adhère, il ne vote pas. Ce système a produit des sociétés stables et prospères, sans chômage : le Royaume du Kongo a duré 400 ans, l'Empire du Mali 200 ans, sans guerre civile majeure. Quelle démocratie libérale africaine peut se vanter de 50 ans de stabilité sans guerre ?
Le roi ne décidait jamais seul. Sous l'arbre à palabre,
chaque chef de famille, chaque corporation (forgerons, chasseurs, femmes,
jeunes) prenait la parole. On parlait jusqu'au consensus et le roi synthétisait,
il ne tranchait pas. C'était une démocratie, mais pas libérale. Elle était
communautaire, non individualiste ; elle cherchait le consensus, non la
majorité contre minorité ; elle était lente, non rapide ; elle privilégiait la
sagesse des anciens, non la fougue des jeunes démagogues.

arbre à palabres en Afrique
Amadou Hampâté Bâ disait : en Afrique, quand un vieillard
meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Dans la démocratie libérale, quand un
vieillard parle, on l'interrompt car il faut laisser la place aux jeunes
communicants.
La méthode démocratique libérale actuelle où n’importe quel mégalomane peut, avec 50 millions d'euros et le soutien de Paris, devenir président de 30 millions d'habitants en 2 semaines de campagne, est une véritable folie au regard de la sagesse africaine. Car le piège c’est de penser que n’importe qui peut ou - pour faire plus libéral - a le droit se retrouver n’importe où. Aucune nation consciente ne laisserait la charge la plus importante entre les mains de n’importe quel obscur personnage.
Tout comme on ne laisserait pas n'importe qui opérer un
cœur, piloter un avion, juger un procès, il faudrait en faire autant avec la
fonction la plus importante : le pilotage des millions de vies. Une
société réfléchie met en place des mécanismes pour s’assurer qu’on ait toujours
la personne qu’il faut à la place qu’il faut, la bonne personne à la bonne
place.
Une académie nationale de la politique
Dans la tradition africaine, un non initié ne saurait prendre la parole devant un initié. La politique est un métier, le plus difficile de tous, car
il engage la vie et la mort de millions de personnes. Elle exige la formation.
Il est pour cela nécessaire d’instituer un système fermé
méritocratique : seuls ceux formés par l'État pendant au moins 10 ans peuvent
se présenter aux plus hautes fonctions. Ce n'est pas une discrimination, c'est
une qualification. Ceci offre l’avantage de former une classe dirigeante
technocrate et idéologiquement homogène : patriotisme, intégrité, travail.
Ce système existe déjà en partie : l'École du Parti en Chine. Il s’agit donc de
l'africaniser et de le radicaliser.
Une telle académie détecte des jeunes talentueux dans chaque arrondissement, dès 15 ans, par enquête de voisinage. Les critères sont les résultats scolaires, la probité observée (témoignage des voisins, des enseignants), le travail manuel (sait-il cultiver, construire ?). Pas de critère ethnique, religieux, ni financier. 100 jeunes par département par an, soit 10 000 par an pour un pays de 30 millions. Sur 10 ans, 100 000 cadres.
La formation pourrait se dérouler de cette manière :
- Formation de base à l’internat : histoire africaine (Diop,
Obenga, Ki-Zerbo, Nkrumah), langues nationales (apprentissage obligatoire de 2
langues nationales autres que la sienne), mathématiques, agronomie, éthique de
la Maât, sport, vie communautaire.
- Formation universitaire intermédiaire : économie
politique, droit constitutionnel africain, gestion, langues étrangères
(anglais, chinois). Vacances dans des villages sans électricité pour comprendre
la vie réelle.
- formation pratique finale : stage de trois ans sur le terrain comme maire adjoint : gestion d'une commune rurale avec objectifs chiffrés : construire trois forages, augmenter le rendement agricole de 20% etc. Évaluation par la population locale.
Chaque échelon est validé par des résultats concrets et une enquête
permanente de moralité par les services de l'académie, avec une discipline de
rigueur : interdiction d'avoir un compte bancaire à l'étranger, interdiction
d'être actionnaire d'une multinationale, interdiction d’adhérer ou même de fricoter
avec les loges initiatiques étrangères, obligation de vivre avec la bourse de l’académie,
pas d'enrichissement. Tout manquement entraine l’exclusion définitive.
Ainsi, au bout compte on obtient des hommes intègres, des
patriotes authentiques seuls habilités à exercer des fonctions politiques et administratives.
La progression devra suivre cet ordre : conseiller municipal → maire →
député → gouverneur → ministre → chef d'État. Chaque échelon est validé par
résultats concrets (routes construites, écoles fonctionnelles) et les évaluations
par les pairs et par les anciens. Seuls les diplômés de l'académie politique
ayant au moins 15 ans de service terrain et ayant atteint 80% de leurs
objectifs peuvent se présenter à l’élection présidentielle dont le suffrage est
réservé aux diplômés de l’académie.
Ce système n'exclut pas le peuple. Il le fait participer
autrement. Le peuple ne vote pas pour choisir le chef (car il n'a pas
l'information pour distinguer le bon du démagogue), mais il contrôle en
permanence à travers :
- les assemblées villageoises périodes où le maire rend compte de ses réalisations village par village ; Conseils de quartiers en ville.
- les plateformes numériques : chaque citoyen peut signaler une route défectueuse, un fonctionnaire défaillant, avec preuves ;
- Référendums d'initiative locale sur des sujets concrets :
faut-il construire un marché ou une école ? Faut-il autoriser une mine ? Le
peuple décide sur le concret qu'il connaît, non sur l'abstrait qu'il ne connaît
pas.
- Droit de révocation : si 30% des habitants d'une commune
signent une pétition contre leur maire pour corruption avérée, le Conseil des sages
organise une enquête et peut le destituer.
C'est une démocratie substantielle (le peuple a le pouvoir
de contrôler et de vivre mieux) sans être une démocratie procédurale
démagogique (le peuple ne choisit pas le chef au hasard). C'est plus proche de
la palabre traditionnelle que du vote libéral.
Dans ce système, pas besoin de la limitation des mandats puisqu’il y a une unité idéologique. Ce qui compte c’est l’efficacité. Un dirigeant défaillant est déposé au terme de son mandat.
L’horizon géopolitique : le fédéralisme africain
La véritable garantie des droits et de la sécurité de nos peuples ne pourra se concrétiser dans le cadre étroit de nos 54 micro-Etats vulnérables. C’est au niveau de l’Etat fédéral Africain que nous pourrons ériger des institutions d’une puissance suffisante pour résister aux ingérences extérieures, garantir la stabilité économique et protéger les droits de tous les enfants du continent et de la diaspora.
En conclusion, La démocratie libérale n'est pas une panacée.
Elle est un système historique particulier, né en Europe occidentale, pour
résoudre des problèmes européens (limiter le pouvoir du roi, garantir la
propriété bourgeoise), et qui sert aujourd'hui des intérêts occidentaux en
fragilisant les États du Sud par l’ouverture de leur système politique.
Face à l’échec du modèle démocratique libéral, l'Afrique a
le droit et le devoir historique, de choisir son système en fonction de sa
culture et de ses aspirations. Ce droit est inscrit dans la Charte des Nations
Unies (droit des peuples à disposer d'eux-mêmes) et dans la Charte africaine
des droits de l'homme.
Nos ancêtres l'avaient compris : le choix du chef est trop sérieux, trop
engageant pour 30 ans, pour être laissé à une campagne de 15 jours où le plus
riche, le plus beau parleur et le plus soutenu par l'étranger gagne. Revenir à
un système fermé méritocratique n'est pas revenir en arrière. C'est renouer
avec le fil de notre histoire interrompu par la colonisation et l'esclavage.
C'est passer de la démocratie comme spectacle télévisé à la gouvernance comme
service sacré.
L'urgence est là. Chaque élection libérale en Afrique coûte
des milliards de FCFA, divise les familles, dresse les ethnies les unes contre
les autres, et livre le pays aux lobbies qui financent les candidats. Chaque
année perdue dans ce théâtre est une année où la Chine construit 10 000 km de
TGV, où l'Iran forme 100 000 ingénieurs, où la Corée du Nord teste 10 missiles
balistiques.
L'Afrique doit cesser d'importer des systèmes politiques
comme elle importe du riz thaïlandais et des friperies européennes. Elle doit se
doter de son propre modèle : la royauté de la Maât, la méritocratie sacrée. C'est
à ce prix qu'elle cessera d'être le terrain de jeu des autres, le laboratoire
des expériences démocratiques étrangères, pour devenir actrice de sa propre
Histoire, maîtresse de son destin.
Le choix est devant nous : continuer à jouer un jeu dont les
règles sont écrites ailleurs et où nous perdons à chaque fois, ou écrire nos
propres règles : une gouvernance puisant dans notre héritage
civilisationnel le plus noble, armée des exigences de performance et tournée
vers l’objectif suprême de justice, d’unité et de puissance du peuple Noir.
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